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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 09:58

L’éléphant enchaîné de Jorge Bucay

Quand j’étais petit, j’adorais le cirque, et ce que j’aimais par-dessus tout, au cirque, c’étaient les animaux. L’éléphant en particulier me fascinait ; comme je l’appris par la suite, c’était l’animal préféré de tous les enfants. Pendant son numéro, l’énorme bête exhibait un poids, une taille et une force extraordinaires… Mais tout de suite après et jusqu’à la représentation suivante, l’éléphant restait toujours attaché à un petit pieu fiché en terre, par une chaîne qui retenait une de ses pattes prisonnière.
Mais ce pieu n’était qu’un minuscule morceau de bois à peine enfoncé de quelques centimètres dans le sol. Et bien que la chaîne fût épaisse et résistante, il me semblait évident qu’un animal capable de déraciner un arbre devrait facilement pouvoir se libérer et s’en aller. Le mystère reste entier à mes yeux.

Alors, qu’est ce qui le retient ?

Pourquoi ne s’échappe t-il pas ?

A cinq ou 6 ans, j’avais encore une confiance absolue dans la science des adultes. J’interrogeai donc un maître, un père ou un oncle sur le mystère du pachyderme. L’un d’eux m’expliqua que l’éléphant ne s’échappait pas parce qu’il était dressé.

Je posais alors la question qui tombe sous le sens :

« S’il est dressé, pourquoi l’enchaîne-t-on ? »

Je ne me rappelle pas qu’on m’ait fait une réponse cohérente. Le temps passant, j’oubliai le mystère de l’éléphant et de son pieu, ne m’en souvenant que lorsque je rencontrais d’autres personnes qui un jour, elles aussi, s’étaient posé la même question.

Il y a quelques années, j’eus la chance de tomber sur quelqu’un d’assez savant pour connaître la réponse :

L’éléphant du cirque ne se détache pas parce que, dès tout petit, il a été attaché à un pieu semblable.
Je fermai les yeux et j’imaginai l’éléphant nouveau-né sans défense, attaché à ce piquet. Je suis sûr qu’à ce moment l’éléphanteau a poussé, tiré et transpiré pour essayer de se libérer, mais que, le piquet étant trop solide pour lui, il n’y est pas arrivé malgré tous ces efforts.

Je l’imaginai qui s’endormait épuisé et, le lendemain, essayait à nouveau, et le surlendemain… et les jours suivants… Jusqu’à ce qu’un jour, un jour terrible pour son histoire, l’animal finisse par accepter son impuissance et se résigner à son sort.

Cet énorme et puissant pachyderme que nous voyons au cirque ne s’échappe pas, le pauvre, parce qu’il
croit en être incapable. Il garde le souvenir gravé de l’impuissance qui fut la sienne après sa naissance. Et le pire, c’est que jamais il n’a tenté d’éprouver à nouveau sa force.

« C’est ainsi ! Nous sommes tous un peu comme l’éléphant du cirque : nous allons de par le monde attachés à des centaines de pieux qui nous retirent une partie de notre liberté. Nous vivons avec l’idée que « nous ne pouvons pas » faire des tas de choses, pour la simple et bonne raison qu’une fois, il y a bien longtemps, quand nous étions petits, nous avons essayé et n’avons pas réussi. »http://www.amazon.fr/Laisse-moi-te-raconter-chemins-vie/dp/2266158643/ref=sr_1_4?ie=UTF8&qid=1329469301&sr=8-4

bucay.jpg

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:00

Extrait1

 

 

Si c'est un homme
   
Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond. Il est impossible d'aller plus bas : il n'existe pas, il n'est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la notre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtement, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s'ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste.
Nous savons, en disant cela, que nous serons difficilement compris, et il est bon qu'il en soit ainsi. Mais que chacun considère en soi-même toute sa valeur, toute la signification qui s'attache à la plus anodine de nos habitudes quotidiennes, aux milles petites choses qui nous appartiennent et que même le plus humble des mendiants possède : un mouchoir, une vieille lettre, la photographie d'un être cher. Ces choses-là font partie de nous presque autant que les membres de notre corps, et il n'est pas concevable en ce monde d'en être privé, qu'aussitôt nous ne trouvions à les remplacer par d'autres objets, d'autres parties de nous-mêmes qui veillent sur nos souvenirs et les font revivre.
Qu'on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu'il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu'il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n'est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même ; ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort le coeur léger, sans aucune considération d'ordre humain, si ce n'est, tout au plus, le critère d'utilité. On comprendra alors le double sens du terme "camp d'extermination" et ce que nous entendons par l'expression "toucher le fond".

 

Extrait 2

 

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces paroles dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.
1947, Primo Levi

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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 18:11

matin-brun.jpg   

Matin brun

 

Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des

 

pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l'autre racontait de

 

son côté. Des moments agréables où on laissait filer le temps en sirotant un café. Lorsqu'il m'a

 

dit qu'il avait dû faire piquer son chien, ça m'a surpris, mais sans plus. C'est toujours triste un

 

clebs qui vieillit mal, mais passé quinze ans, il faut se faire à l'idée qu'un jour ou l'autre il va

 

mourir.

 

- Tu comprends, je pouvais pas le faire passer pour un brun.

 

- Ben, un labrador, c'est pas trop sa couleur, mais il avait quoi comme maladie ?

 

- C'est pas la question, c'était pas un chien brun, c'est tout.

 

- Mince alors, comme pour les chats, maintenant ?

 

- Oui, pareil.

 

Pour les chats, j'étais au courant. Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser du mien, un de

 

gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir. C'est vrai que la

 

surpopulation des chats devenait insupportable, et que d'après ce que les scientifiques de l'Etat

 

national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection

 

prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux à notre vie citadine, qu'ils avaient des portées peu

 

nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins. Ma fois un chat c'est un chat, et comme il

 

fallait bien résoudre le problème d'une façon ou d'une autre, va pour le décret qui instaurait la

 

suppression des chats qui n'étaient pas bruns. Les milices de la ville distribuaient gratuitement

 

des boulettes d'arsenic. Mélangées à la pâtée, elles expédiaient les matous en moins de deux.

 

Mon cou s'était serré, puis on oublie vite.

 

Les chiens, ça m'avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que

 

c'est plus gros, ou que c'est le compagnon de l'homme comme on dit. En tout cas Charlie

 

venait d'en parler aussi naturellement que je l'avais fait pour mon chat, et il avait sans doute

 

raison. Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose, et pour les chiens, c'est sans doute vrai

 

que les bruns sont plus résistants.

 

On n'avait plus grand-chose à se dire, on s'était quittés mais avec une drôle d'impression.

 

Comme si on ne s'était pas tout dit. Pas trop à l'aise. Quelque temps après, c'est moi qui avais

 

appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus. Il en était resté sur le cul : le

 

journal qu'il ouvrait tous les matins en prenant son café crème !

 

- Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite ?

 

- Non, non, c'est à la suite de l'affaire des chiens.

 

- Des bruns ?

 

- Oui, toujours. Pas un jour sans s'attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu'à

 

remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu'il

 

fallait penser, certains même commençaient à cacher leur clébard !



 - trop jouer avec le feu...

- Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

 

- Mince alors, et pour le tiercé ?

 

- Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles Brunes, il n'y a plus que

 

celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route. Puisque les autres avaient

 

passé les bornes, il fallait bien qu'il reste un journal dans la ville, on ne pouvait pas se

passer d'informations tout de même.

 

J'avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des

 

Nouvelles Brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme

 

avant : j'avais sûrement tort de m'inquiéter.

Après ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore. Les

 

maisons d'édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville,

étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques.

 

Il est vrai que si on lisait bien ce que ces maisons d'édition continuaient de publier, on relevait

 

le mot chien ou chat au moins une fois par volume, et sûrement pas toujours assorti du mot

 

brun. Elles devaient bien le savoir tout de même.

 

- Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprends, la nation n'a rien à y gagner à accepter

 

qu'on détourne la loi, et à jouer au chat et à la souris. Brune, il avait rajouté en regardant

 

autour de lui, souris brune, au cas où on aurait surpris notre conversation. Par mesure de

 

précaution, on avait pris l'habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou

 

après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après

 

tout, le langage c'est fait pour évoluer et ce n'était pas plus étrange de donner dans le

 

brun, que de rajouter " putain con ", à tout bout de champ, comme on le fait par chez

 

nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles. On avait même fini par toucher

 

le tiercé. Oh, pas un gros, mais tout de même, notre premier tiercé brun. Ça nous avait

 

aidés à accepter les tracas des nouvelles réglementations. Un jour, avec Charlie, je m'en

 

souviens bien, je lui avais dit de passer à la maison pour regarder la finale de la Coupe

 

des coupes, on a attrapé un sacré fou rire. Voilà pas qu'il débarque avec un nouveau

 

chien !

Magnifique, brun de la queue au museau, avec des yeux marron.

 

- Tu vois, finalement il est plus affectueux que l'autre, et il m'obéit au doigt et à l'oeil.

 

Fallait pas que j'en fasse un drame du labrador noir. · À peine il avait dit cette phrase,

 

que son chien s'était précipité sous le canapé en jappant comme un dingue. Et gueule que

 

je te gueule, et que même brun, je n'obéis ni à mon maître ni à personne ! Et Charlie

 

avait soudain compris.

 

- Non, toi aussi ?

 

- Ben oui, tu vas voir.

 

Et là, mon nouveau chat avait jailli comme une flèche pour grimper aux rideaux et se réfugier

sur l'armoire. Un matou au regard et aux poils bruns. Qu'est ce qu'on avait ri. Tu parles d'une

coïncidence !

- Tu comprends, je lui avais dit, j'ai toujours eu des chats, alors... Il est pas beau, celui-ci

?

 

- Magnifique, il m'avait répondu.

 

Puis on avait allumé la télé, pendant que nos animaux bruns se guettaient du coin de l'oeil. Je

 

ne sais plus qui avait gagné, mais je sais qu'on avait passé un sacré bon moment, et qu'on se

 

sentait en sécurité. Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la

 

cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien

 

sûr je pensais au petit garçon que j'avais croisé sur le trottoir d'en face, et qui pleurait son

 

caniche blanc, mort à ses pieds. Mais après tout, s'il écoutait bien ce qu'on lui disait, les chiens

 

n'étaient pas interdits, il n'avait qu'à en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et

 

comme nous, il se sentirait en règle et oublierait vite l'ancien.

 

Et puis hier, incroyable, moi qui me croyais en paix, j'ai failli me faire piéger par les miliciens

 

de la ville, ceux habillés de brun, qui ne font pas de cadeau. Ils ne m'ont pas reconnu, parce

 

qu'ils sont nouveaux dans le quartier et qu'ils ne connaissent pas encore tout le monde.

 

J'allais chez Charlie. Le dimanche, c'est chez Charlie qu'on joue à la belote. J'avais un pack de

 

bières à la main, c'était tout. On devait taper le carton deux, trois heures, tout en grignotant. Et

 

là, surprise totale : la porte de son appart avait volé en éclats, et deux miliciens plantés sur le

 

palier faisaient circuler les curieux. J'ai fait semblant d'aller dans les étages du dessus et je suis

 

redescendu par l'ascenseur. En bas, les gens parlaient à mi-voix.

 

- Pourtant son chien était un vrai brun, on l'a bien vu, nous !

 

- Oui, mais à ce qu'ils disent, c'est que avant, il en avait un noir, pas un brun. Un noir.

 

- Avant ?

 

- Oui, avant. Le délit maintenant, c'est aussi d'en avoir eu un qui n'aurait pas été brun. Et

 

ça, c'est pas difficile à savoir, il suffit de demander au voisin. J'ai pressé le pas. Une

 

coulée de sueur trempait ma chemise. Si en avoir eu un avant était un délit, j'étais bon

 

pour la milice. Tout le monde dans mon immeuble savait qu'avant j'avais eu un chat noir

 

et blanc. Avant ! Ça alors, je n'y aurais jamais pensé ! Ce matin, Radio brune a confirmé

 

la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce

 

n'est pas parce qu'on aurait acheté récemment un animal brun qu'on aurait changé de

 

mentalité, ils ont dit. " Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque

 

que ce soit, est un délit. " Le speaker a même ajouté " injure à l'Etat national ". Et j'ai

 

bien noté la suite. Même si on n'a pas eu personnellement un chien ou un chat non

 

conforme, mais que quelqu'un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple,

 

en a possédé un, ne serait ce qu'une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves

 

ennuis.

 

- Je ne sais pas où ils ont amené Charlie. Là, ils exagèrent. C'est de la folie. Et moi qui

 

me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun. Bien sûr, s'ils

 

cherchent avant, ils n'ont pas fini d'en arrêter des proprios de chats et de chiens. Je n'ai

 

pas dormi de la nuit. J'aurais dû me méfier des bruns dès qu'ils nous ont imposé leur

 

première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour

 

Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le

 

boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu

 

tranquilles, non ? On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n'arrive jamais. J'ai peur. Le

 

jour n'est pas levé, il fait encore brun au dehors. Mais, arrêtez de taper si fort, j'arrive.

Franck Pavloff

 

 

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