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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 18:11

matin-brun.jpg   

Matin brun

 

Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des

 

pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l'autre racontait de

 

son côté. Des moments agréables où on laissait filer le temps en sirotant un café. Lorsqu'il m'a

 

dit qu'il avait dû faire piquer son chien, ça m'a surpris, mais sans plus. C'est toujours triste un

 

clebs qui vieillit mal, mais passé quinze ans, il faut se faire à l'idée qu'un jour ou l'autre il va

 

mourir.

 

- Tu comprends, je pouvais pas le faire passer pour un brun.

 

- Ben, un labrador, c'est pas trop sa couleur, mais il avait quoi comme maladie ?

 

- C'est pas la question, c'était pas un chien brun, c'est tout.

 

- Mince alors, comme pour les chats, maintenant ?

 

- Oui, pareil.

 

Pour les chats, j'étais au courant. Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser du mien, un de

 

gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir. C'est vrai que la

 

surpopulation des chats devenait insupportable, et que d'après ce que les scientifiques de l'Etat

 

national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection

 

prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux à notre vie citadine, qu'ils avaient des portées peu

 

nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins. Ma fois un chat c'est un chat, et comme il

 

fallait bien résoudre le problème d'une façon ou d'une autre, va pour le décret qui instaurait la

 

suppression des chats qui n'étaient pas bruns. Les milices de la ville distribuaient gratuitement

 

des boulettes d'arsenic. Mélangées à la pâtée, elles expédiaient les matous en moins de deux.

 

Mon cou s'était serré, puis on oublie vite.

 

Les chiens, ça m'avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que

 

c'est plus gros, ou que c'est le compagnon de l'homme comme on dit. En tout cas Charlie

 

venait d'en parler aussi naturellement que je l'avais fait pour mon chat, et il avait sans doute

 

raison. Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose, et pour les chiens, c'est sans doute vrai

 

que les bruns sont plus résistants.

 

On n'avait plus grand-chose à se dire, on s'était quittés mais avec une drôle d'impression.

 

Comme si on ne s'était pas tout dit. Pas trop à l'aise. Quelque temps après, c'est moi qui avais

 

appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus. Il en était resté sur le cul : le

 

journal qu'il ouvrait tous les matins en prenant son café crème !

 

- Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite ?

 

- Non, non, c'est à la suite de l'affaire des chiens.

 

- Des bruns ?

 

- Oui, toujours. Pas un jour sans s'attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu'à

 

remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu'il

 

fallait penser, certains même commençaient à cacher leur clébard !



 - trop jouer avec le feu...

- Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

 

- Mince alors, et pour le tiercé ?

 

- Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles Brunes, il n'y a plus que

 

celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route. Puisque les autres avaient

 

passé les bornes, il fallait bien qu'il reste un journal dans la ville, on ne pouvait pas se

passer d'informations tout de même.

 

J'avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des

 

Nouvelles Brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme

 

avant : j'avais sûrement tort de m'inquiéter.

Après ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore. Les

 

maisons d'édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville,

étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques.

 

Il est vrai que si on lisait bien ce que ces maisons d'édition continuaient de publier, on relevait

 

le mot chien ou chat au moins une fois par volume, et sûrement pas toujours assorti du mot

 

brun. Elles devaient bien le savoir tout de même.

 

- Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprends, la nation n'a rien à y gagner à accepter

 

qu'on détourne la loi, et à jouer au chat et à la souris. Brune, il avait rajouté en regardant

 

autour de lui, souris brune, au cas où on aurait surpris notre conversation. Par mesure de

 

précaution, on avait pris l'habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou

 

après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après

 

tout, le langage c'est fait pour évoluer et ce n'était pas plus étrange de donner dans le

 

brun, que de rajouter " putain con ", à tout bout de champ, comme on le fait par chez

 

nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles. On avait même fini par toucher

 

le tiercé. Oh, pas un gros, mais tout de même, notre premier tiercé brun. Ça nous avait

 

aidés à accepter les tracas des nouvelles réglementations. Un jour, avec Charlie, je m'en

 

souviens bien, je lui avais dit de passer à la maison pour regarder la finale de la Coupe

 

des coupes, on a attrapé un sacré fou rire. Voilà pas qu'il débarque avec un nouveau

 

chien !

Magnifique, brun de la queue au museau, avec des yeux marron.

 

- Tu vois, finalement il est plus affectueux que l'autre, et il m'obéit au doigt et à l'oeil.

 

Fallait pas que j'en fasse un drame du labrador noir. · À peine il avait dit cette phrase,

 

que son chien s'était précipité sous le canapé en jappant comme un dingue. Et gueule que

 

je te gueule, et que même brun, je n'obéis ni à mon maître ni à personne ! Et Charlie

 

avait soudain compris.

 

- Non, toi aussi ?

 

- Ben oui, tu vas voir.

 

Et là, mon nouveau chat avait jailli comme une flèche pour grimper aux rideaux et se réfugier

sur l'armoire. Un matou au regard et aux poils bruns. Qu'est ce qu'on avait ri. Tu parles d'une

coïncidence !

- Tu comprends, je lui avais dit, j'ai toujours eu des chats, alors... Il est pas beau, celui-ci

?

 

- Magnifique, il m'avait répondu.

 

Puis on avait allumé la télé, pendant que nos animaux bruns se guettaient du coin de l'oeil. Je

 

ne sais plus qui avait gagné, mais je sais qu'on avait passé un sacré bon moment, et qu'on se

 

sentait en sécurité. Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la

 

cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien

 

sûr je pensais au petit garçon que j'avais croisé sur le trottoir d'en face, et qui pleurait son

 

caniche blanc, mort à ses pieds. Mais après tout, s'il écoutait bien ce qu'on lui disait, les chiens

 

n'étaient pas interdits, il n'avait qu'à en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et

 

comme nous, il se sentirait en règle et oublierait vite l'ancien.

 

Et puis hier, incroyable, moi qui me croyais en paix, j'ai failli me faire piéger par les miliciens

 

de la ville, ceux habillés de brun, qui ne font pas de cadeau. Ils ne m'ont pas reconnu, parce

 

qu'ils sont nouveaux dans le quartier et qu'ils ne connaissent pas encore tout le monde.

 

J'allais chez Charlie. Le dimanche, c'est chez Charlie qu'on joue à la belote. J'avais un pack de

 

bières à la main, c'était tout. On devait taper le carton deux, trois heures, tout en grignotant. Et

 

là, surprise totale : la porte de son appart avait volé en éclats, et deux miliciens plantés sur le

 

palier faisaient circuler les curieux. J'ai fait semblant d'aller dans les étages du dessus et je suis

 

redescendu par l'ascenseur. En bas, les gens parlaient à mi-voix.

 

- Pourtant son chien était un vrai brun, on l'a bien vu, nous !

 

- Oui, mais à ce qu'ils disent, c'est que avant, il en avait un noir, pas un brun. Un noir.

 

- Avant ?

 

- Oui, avant. Le délit maintenant, c'est aussi d'en avoir eu un qui n'aurait pas été brun. Et

 

ça, c'est pas difficile à savoir, il suffit de demander au voisin. J'ai pressé le pas. Une

 

coulée de sueur trempait ma chemise. Si en avoir eu un avant était un délit, j'étais bon

 

pour la milice. Tout le monde dans mon immeuble savait qu'avant j'avais eu un chat noir

 

et blanc. Avant ! Ça alors, je n'y aurais jamais pensé ! Ce matin, Radio brune a confirmé

 

la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce

 

n'est pas parce qu'on aurait acheté récemment un animal brun qu'on aurait changé de

 

mentalité, ils ont dit. " Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque

 

que ce soit, est un délit. " Le speaker a même ajouté " injure à l'Etat national ". Et j'ai

 

bien noté la suite. Même si on n'a pas eu personnellement un chien ou un chat non

 

conforme, mais que quelqu'un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple,

 

en a possédé un, ne serait ce qu'une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves

 

ennuis.

 

- Je ne sais pas où ils ont amené Charlie. Là, ils exagèrent. C'est de la folie. Et moi qui

 

me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun. Bien sûr, s'ils

 

cherchent avant, ils n'ont pas fini d'en arrêter des proprios de chats et de chiens. Je n'ai

 

pas dormi de la nuit. J'aurais dû me méfier des bruns dès qu'ils nous ont imposé leur

 

première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour

 

Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le

 

boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu

 

tranquilles, non ? On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n'arrive jamais. J'ai peur. Le

 

jour n'est pas levé, il fait encore brun au dehors. Mais, arrêtez de taper si fort, j'arrive.

Franck Pavloff

 

 

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commentaires

Donald Trump 01/02/2019 17:45

This is good but, that don't speak about shut down, This is the raison why I take the score of 0/20

manu macaron 10/09/2020 18:02

mmh très intéressant mais pas très drôle ...............

Emmanuel Macron 08/06/2020 16:33

Bonjour, cette section est française...

Kim Jong Un 08/06/2020 15:56

Hey my friends, how about some chit chat ?

BIBy sans perso 01/02/2019 17:48

d'accord avec toi

JU 17/02/2012 14:29


Matin Brun est un livre que j'ai eu l'occasion de lire dans un but scolaire. L'histoire est très courte, mais cela transmet un fort message! Il s'agit d'un livre perspicace qui montre clairement
l'arrivée au pouvoir d'un régime Totalitaire, extrêmiste.
Je le recommande à tous!

MARTIN 17/02/2012 14:28


Parce que son chien n'est pas brun, Charlie a dû le faire piquer. C'est comme le chat de son copain de bistrot et de belote, il a fallu le faire disparaître, lui aussi. Motif? Il était blanc à
taches noires. Ainsi en a décidé l'Etat tout-puissant : seul le brun est acceptable.
Des questions, Charlie et son copain s'en posent quelquefois, mais pas trop, et surtout pas trop fort, c'est toujours mieux de ne pas se faire remarquer. Et puis, quand même, l'Etat sait ce qu'il
fait, non?
Et, comme le dit le narrateur, "faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens de la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon". Jusqu'au
jour où...
La fable est transparente bien sûr, dans ce texte très court (11p.), qui frappe fort pour réveiller les consciences endormies.
Des petites phrases d'abord bien innocentes dévoilent peu à peu l'univers absurde et terrifiant d'une dictature qui s'impose peu à peu et finit par vous grignoter la vie toute entière. Et la
lâcheté du narrateur, comme celle de nous tous peut-être, l'entraînera fort loin, au-delà de l'acceptable...
Un texte diablement efficace, sans fioritures ni grands discours, à diffuser d'urgence...
Allez, un euro, c'est pas cher, ça vaut la peine d'en libérer quelques exemples sur les bancs publics...

Camilia 10/02/2012 14:29


Ce texte reflète notre société

thomas 05/02/2012 14:29


Ce livre est marquant parce qu' il remet en cause la société actuelle. Il nous fait réagir sur les différents aspect du  racisme,  elle est impliquée
 depuis longtemps dans le monde . Ce livre met en  aussi le  nazisme par les discriminations de la vie courante surtout pendant la periode de la guerre où le nazisme
est monté en puissance dans l'europe de l'ouest.Ce texte engagé nous fait réfléchir et nous remet en cause sur la société actuelle et future.

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